michelin en inde

L’intouchable vaut moins qu’un pneu

Mis en ligne le mardi 24 janvier 2012
 Michelin, la boîte qui a transformé Clermont-Ferrand en dépendance du pneu, ferme en France. Et ouvre en Inde, en détruisant la forêt nourricière de 6000 dalits, ces intouchables sur lesquels on a le droit de cracher.
Comme cette histoire est impossible, elle a fatalement été inventée par Charlie. La voici tout de même. Héros de l’affaire: Michelin, le cœur jadis battant de Clermont-Ferrand. Le Bib’, le catholicisme et les cités Michelin, les dispensaires Michelin, les colonies de vacances Michelin. Soit l’emmaillotage presque parfait des prolos.
Avant. Car le pneu, en France, ne rapporte plus assez. Il y a deux ans, Michelin annonçait la suppression de 1093 postes de travail et un plan de départ de 1800 couillons qui avaient cru aux envolées lyriques de François, le patriarche, né en 1926. Heureusement, il y a les pouilleux. Dans le même temps, les philanthropes de Clermont annonçaient un investissement majeur en Inde, pouvant atteindre un milliard d’euros. On n’imagine pas ici combien les si vertueux chefs de la plupart des États indiens aiment l’investissement venu du Nord.
Prenons l’exemple du Tamil Nadu, un État du sud où vivent majoritairement des Tamouls, les mêmes que dans le nord du Sri Lanka. Comme ailleurs en Inde, où ils sont autour de 200 millions au total, on y trouve aussi des intouchables. Ceux qu’on appelle là-bas les dalits n’appartiennent à aucune caste et sont voués aux tâches les plus guillerettes, comme celles d’éboueur, gardien de cimetière, vidangeur, mendiant. «Impurs» par définition, ils disposent le plus souvent, dans les innombrables tea-rooms, de tasses à part. Des statistiques vieilles de dix ans indiquent que, chaque jour qui passe en Inde, deux hommes dalits sont flingués, et trois femmes violées.
Mais Michelin India, la filiale créée sur place, a de plus nobles visées. Comme l’annonce son site Internet, «one of Michelin’s core values is respect for people». Qu’on peut traduire par: «Une des valeurs essentielles de Michelin, c’est le respect des personnes». Au Tamil Nadu, Michelin a décidé de bâtir une vaste usine sur une terre appartenant depuis des lustres à une communauté dalit, en l’occurrence un village de 6000 habitants appelé Thervoy Kandigai.

Appel à la mobilisation

Un peu de couleur locale: autour de ce trou du cul du monde, des forêts denses, des rizières et des lacs, des collines adossées au nord à une chaîne montagneuse. Chennai, cette ville que nous appelions jadis Madras, est 50 kilomètres plus au sud. Michelin est en train de piquer 456 hectares de pâturages et de forêts à ce petit peuple oublié. Or ces romantiques tiennent mortellement à leur forêt, où ils trouvent jusqu’à 150 plantes pharmaceutiques différentes. Où ils trouvent épinards et quantité de fruits sauvages lorsque la sécheresse réduit la récolte de riz. Interrogé sur place, un ancien responsable du village nommé Anbhazhgan déclare sans trémolos: «Qu’ils nous prennent nos maisons, mais pas notre forêt. Personne n’a le droit de détruire la forêt.»
Sauf Michelin. «Le village se bat, raconte Madhumita Dutta, responsable indienne de l’association The Other Media2. Il se bat à coups de manifestations, de grèves de la faim, et reçoit des coups de bâton des policiers. Plusieurs militants ont été arrêtés et emprisonnés, et pendant ce temps-là les travaux avancent. La forêt des dalits est surveillée par des gardiens, entourée d’un grillage, et surmontée d’un panneau Michelin qui dit: “Une meilleure façon d’avancer”.»
En bonne logique, Michelin devrait écraser ces ridicules moustiques dalits. Mais Madhumita Dutta est une sacrée lutteuse, qui a beaucoup aidé à renvoyer à Brest notre porte-avions farci d’amiante, le Clemenceau. Et sa copine française, Annie Thébaud-Mony, est aujourd’hui présidente de la Fondation Henri-Pézerat3. Pézerat, l’homme qui a mis au jour en France l’incroyable merdier de l’amiante.
Thébaud-Mony est elle aussi très remontée contre Michelin et raconte à Charlie: «Michelin s’attaque en Inde au droit d’une communauté à survivre, ni plus ni moins. Car vous vous doutez bien qu’en détruisant la forêt, les sources et les pâturages de ce village on détruit du même coup ses conditions d’existence. Il n’y a pas de fatalité, et je lance un appel à la mobilisation générale contre Michelin. Que les syndicats de Clermont-Ferrand interviennent. Tout de suite! Qu’ils arrêtent les travaux! Quand nous avons commencé notre combat contre le démantèlement du Clemenceau en Inde, on nous riait au nez. Et nous avons gagné. La bataille ne fait que commencer.»
Prions, frères lecteurs, car Michelin est une noble entreprise, catholique et sociale.
Fabrice Nicolino
Article publié dans Charlie 1004
Retour sur l'affaire «Michelin en Inde»: dans Charlie 1023, en kiosques mercredi 25 janvier, interview de l'Indienne Madhumita Dutta, qui fait de la résistance.


1. Si vous lisez l’anglais, jetez un œil ici : www.mail-archive.com/zestcaste@yahoogroups.com/msg11171.html
2. www.aidprojects.org/ngos-view-1.asp?id=175 & login=guest
3. Fondation Henri-Pézerat, Maison du citoyen et de la vie associative, 16, rue du Révérend-Père-Aubry, 94120 Fontenay-sous-Bois.


Syrie

Dictateur peureux brade biens mal acquis

Mis en ligne le vendredi 14 octobre 2011

syrieÀ Damas, le régime continue à maintenir la terreur par tous les moyens. Mais en coulisse, le clan du dictateur a pris peur. Pour preuve, l’oncle de Bachar el-Assad, le sanguinaire Rifaat, a mis en vente une partie de son empire immobilier, notamment à Marbella, en Espagne. Il sait que si le dictateur tombe il coulera avec lui… Révélations.

En Syrie, Bachar el-Assad continue à attribuer la contestation populaire et les manifestations à des «bandes armées» dont le seul but serait de semer le chaos dans le pays. La répression continue et la diplomatie patine lamentablement. Mais des signes montrent que la panique a commencé à gagner la famille du dictateur. Et notamment Rifaat, son oncle, exilé en Europe après sa brouille avec son frère Hafez, l’ancien tyran: celui qui était à la tête des terribles Brigades de défense du régime, et accessoirement vice-président de la Syrie, a mis en vente son énorme patrimoine immobilier, aux États-Unis, à Londres, en Espagne, en France. Histoire de ramasser du cash avant que ses biens soient saisis, ce qui arrivera bien un jour…
D’où vient la fortune de tonton Rifaat, toujours en délicatesse avec son neveu Bachar? Sûrement pas du pétrole syrien ou de grands contrats industriels: il n’y en a pas. Les observateurs constatent simplement que Rifaat, du temps de sa splendeur, contrôlait la plaine de la Bekaa, au Liban, en tant que commandant de la 569e division de l’armée syrienne. La Bekaa, royaume de l’héroïne pendant des lustres, a-t-elle fait la richesse de celui qui fut responsable des massacres de Hama en 1982 — au moins 15 000 morts? Allez savoir…
Quoi qu’il en soit, un avocat parisien, Philippe Valère, le frère de l’ex-reine de la nuit Olivia Valère (reconvertie à Marbella), a été chargé de mettre en vente un patrimoine conséquent, notamment en Espagne, sur la Costa del Sol. Contacté par Charlie, il ne nous a pas rappelés. Mais, selon les documents inédits que nous avons pu récupérer, Assad cherche par exemple à se débarrasser de deux énormes lots à Puerto Banus: l’un, situé sur la promenade Benabola et incluant appartements et commerces, restaurants, bars ou supermarchés, est proposé à 296,4 millions d’euros; l’autre, un morceau du complexe Gray d’Albion, est accessible pour 131 millions. Soit, en tout, 427,4 millions d’euros.
L’argent sale du clan syrien a irrigué ce bout de terre proche de Marbella, qui émerge entre une autoroute et une marina, surchargé de villas dégoulinant de marbre, de palaces et de voitures de luxe toutes aussi criardes les unes que les autres, où résident barons de la drogue, stars du show-biz et potentats du Proche-Orient… Des milliards y ont été blanchis, mais Rifaat semble pressé de s’en défaire. Il sait que, si son neveu tombe, toute la famille sera entraînée dans sa chute. Preuves de l’urgence: ses biens sont carrément «bradés», au dire d’un spécialiste immobilier. Et pour ceux qui sont prêts à racheter les sociétés offshore derrière lesquelles se cache Assad, celles qui sont officiellement propriétaires des immeubles, c’est encore moins cher. Pour Marbella, le tout est ainsi proposé pour 318 millions d’euros. Soit 100 millions de moins, mais il faut acquérir quelque trente coquilles vides et se taper la paperasserie. «C’est plus discret, on échange des titres de sociétés et de propriété contre un chèque, sans passer devant le notaire, ni vu ni connu», confie un expert. Tout un art...

C’est beau, la France


L’empire de Rifaat el-Assad repose en effet sur des multitudes de sociétés immatriculées à Panama, au Luxembourg, en Suisse, à Gibraltar. Souvent, les administrateurs sont ses fils, ses filles, voire deux de ses femmes (il en a quatre…), Raja Barakat et Line al-Khayer, aux côtés d’hommes de paille. À Marbella, la société Pinlosac, elle-même détenue par d’autres paravents, affiche noir sur blanc les deux épouses, une des filles de Rifaat, un cousin ainsi qu’une avocate à Paris.
La France n’a pas été la dernière à jouer la carte de la complaisance avec la Syrie. Bien avant que Sarkozy invite, au mépris des libertés fondamentales bafouées à Damas, Bachar el-Assad à venir parader à Paris, Mitterrand avait décoré son oncle en 1985. Rifaat s’est longtemps senti à son aise dans la patrie des droits de l’Homme. Et ce ne sont pas des tracts prodémocratie qui circulaient sous le manteau, jamais publiés tant Damas faisait régner la terreur au-delà de ses frontières, qui l’ont empêché de s’y installer, avant d’établir ses quartiers entre Londres et Marbella.
Dans une «lettre ouverte» au président français, jamais parvenue à son destinataire, un Libanais, excellent connaisseur du système, dénonçait ainsi la scandaleuse compromission de l’Europe. Rifaat el-Assad était particulièrement visé. «Il vit en Occident tel un roi avec à sa solde des milliards de dollars dérobés. Il est scandaleux qu’il puisse, en toute impunité, avec l’aval des autorités européennes, en dépit de tous les massacres, les vols et les procès l’accusant de crimes contre l’humanité, vivre dans l’opulence, au su et au vu de tout le monde, défiant par son train de vie l’indécence et profitant du silence approbateur du monde libre.» Mais le pauvre prêchait dans le désert…
Depuis le milieu des années 1980, Rifaat et sa cour ont tranquillement acquis un immeuble avenue Foch, à Paris, des hôtels particuliers square Foch et avenue de Lamballe, des dizaines d’appartements à deux pas de la Maison de la radio, ou alors quai André-Citroën, ainsi qu’une immense propriété de 45 hectares à Bessancourt, dans le Val-d’Oise, où se sont installées des dizaines de familles de proches. Des sociétés ont gentiment été logées au cœur de Paris, rue Vivienne. Mais aucune plaque ne figure dans l’immeuble… Les banques ont déroulé à Rifaat le tapis rouge, en France (Société générale et Compagnie financière Edmond de Rothschild), en Suisse (Banque Audi), en Allemagne (Stadtsparkasse Bank), à Gibraltar (Jyske Bank), en Espagne (Banco Atlantico). Et encore quelques établissements pour lesquels l’argent n’a pas d’odeur.
Mais le sang qui coule en Syrie en a une, lui: celle de la mort.

Laurent Léger
laurent.leger@charliehebdo.fr


AFRIQUE

Hécatombe chez les prépuces

Mis en ligne le jeudi 21 juillet 2011
Plusieurs pays africains sont en train de développer des campagnes de circoncision à grande échelle. Certains y voient la panacée pour lutter contre le sida. Pour d’autres — mais qui peinent à se faire entendre —, ce n’est qu’un leurre, et de surcroît dangereux.

Tous les jours, des dizaines d’Africains disent adieu à leur prépuce. Pas par religion ou tradition, mais dans l’espoir d’être protégés contre le sida. Ils se rendent dans un centre médicalisé (quand ce n’est pas chez le boucher), et, en une dizaine de minutes, hop! c’est fait. Ils sont déjà des dizaines de milliers à avoir franchi le pas, au Kenya, en Ouganda, au Zimbabwe… Et ce n’est que le début.
L’Afrique du Sud compte circoncire 2,5 millions d’hommes d’ici à 2014. Elle vient même de lancer des compagnes de circoncision des détenus dans les prisons. Les volontaires seraient tellement nombreux que le ministre de la Santé de la province du KwaZulu-Natal se déclare «débordé».
Encore mieux, toujours en Afrique du Sud. En guise de promotion de la circoncision, les organisateurs de la traditionnelle «Cérémonie des premiers fruits», qui s’est déroulée au mois de décembre, ont décidé de n’accepter que les hommes circoncis à la fête! Je n’ai pas réussi à savoir si les 10000 participants ont vraiment montré leur bite à l’entrée.

Latex et bistouri

Tout a commencé en 2008, après que des études ont conclu que la circoncision réduisait de moitié les risques de contamination par le VIH. En première ligne de ces travaux, le chercheur de l’Inserm Bertran Auvert. Scientifiquement, le phénomène s’explique par le fait que le prépuce contient des cellules qui servent de porte d’entrée au virus. Supprimez le prépuce, vous réduisez les risques de transmission. Depuis ces résultats, les campagnes de circoncision en Afrique ont obtenu de nombreux soutiens, qui vont de l’Organisation mondiale de la santé à la Fondation Bill Gates, en passant par des organisations israéliennes de promotion de la circoncision… Si la circoncision réduit vraiment les risques de contamination, rien à redire. Le problème, c’est que ça devient moins sûr dès qu’on creuse un peu.
Pour commencer, il faut préciser que la circoncision masculine ne protège absolument pas les femmes contre le sida. Ce qui relativise déjà son impact. Pour ce qui est des hommes, personne ne conteste la division par deux des risques de contamination. Mais, et c’est important : à court terme. Ce qui est contesté, c’est l’efficacité à long terme de la circoncision. Pour prendre une image, imaginez la roulette russe. Si vous mettez deux balles dans le barillet au lieu de quatre, vous avez deux fois moins de chances de mourir en appuyant une fois sur la gâchette. Mais si vous tirez sans cesse à longueur de journée, vous finirez par prendre une balle. En langage plus scientifique : une réduction des risques à court terme devient inefficace à long terme, au fur et à mesure qu’augmente l’exposition au risque. D’ailleurs, plusieurs recherches ont montré qu’il n’y a pas moins de sida dans les pays où les hommes sont traditionnellement circoncis que dans ceux où ils ne le sont pas (en mettant de côté les mœurs : le sida voyage moins dans les pays musulmans, où les braguettes sont fermées à double tour, mais ce n’est pas grâce à la circoncision).

Circoncision: une capote percée

Surtout, la circoncision brouille le message sur la capote. La circoncision est efficace à 50%, la capote à 100%. Dans les pays qui circoncisent, les médecins doivent donc dire: «Faites-vous circoncire, mais mettez quand même un préservatif.» Vous croyez que les types vont faire ça? Évidemment, non. S’ils optent pour le coup de bistouri, c’est parce qu’ils se croient protégés à faible coût, pas pour acheter des capotes hors de prix (dans beaucoup de pays africains, une boîte coûte une journée de salaire — et encore, pour ceux qui travaillent).
Quelques voix s’élèvent donc contre les campagnes de circoncision massive. Pas en France, certes. Mais aux États-Unis, on trouve des associations de médecins opposés à la circoncision1. En Afrique du Sud, le combat est mené par l’organisation Nocir. Pour son codirecteur, Shelton Kaye, la circoncision n’est que poudre aux yeux servant à «montrer que quelque chose est fait pour stopper le sida». Il a même écrit une lettre ouverte au département de la santé de l’État du KwaZulu-Natal pour expliquer que «tout ce qui affaiblit le message sur le port du préservatif devrait être fortement découragé». Mais qui écoute Shelton Kaye? En Afrique du Sud comme ailleurs, quasiment personne.
S’engager dans des campagnes de circoncision à grande échelle revient pourtant — de fait — à abandonner la seule vraie méthode efficace: la diffusion massive de capotes gratuites. Mais il est vrai que ça coûte plus cher.
Antonio Fischetti
Article paru dans Charlie Hebdo n°969

1.    www.doctorsopposingcircumcision.org

PARTENARIAT

«Draquila», l'Italie qui tremble au cinéma

Mis en ligne le jeudi 04 novembre 2010

 L’affaire est entendue, Berlusconi est un clown, un guignol qui, avec son lifting, ses implants et ses éternelles blagues vaseuses, sexistes et racistes, ridiculise l’Italie sur la scène internationale, quand il n’étale pas sa suffisance goguenarde sur tous les plateaux de télévision du pays. Mais ce personnage de comédie a transformé la vie de millions d’Italiens en drame. Et, accessoirement, un organisme de secours — la Protection civile — en une organisation mafieuse.
À travers la « gestion » du tremblement de terre qui a ravagé la ville de L’Aquila en avril 2009, Sabina Guzzanti montre comment Berlusconi s’est servi d’une catastrophe nationale pour accroître un peu plus son pouvoir et sa richesse personnelle, ainsi que celle de quelques amis choisis. Elle décortique surtout les mécanismes d’une propagande d’État au service des intérêts d’un seul homme. Un homme qui contrôle la majorité des rouages économiques et politiques de l’Italie et qui, à la tête de son empire médiatico-financier, continue de prospérer sur les ruines d’une gauche pathétique et sur l’hébétude de citoyens qu’il a magnifiquement réussi à lobotomiser.
On trouve dans Draquila tous les ingrédients qui ont fait, depuis l’après-guerre, la réputation de la vie politique italienne : la corruption, la prévarication, le bâtiment, l’Église, la Mafia, les manœuvres occultes au plus haut niveau de l’État… Il en comporte aussi trois autres, plus spécifiquement liés à son personnage principal : le conflit d’intérêts permanent, la manipulation médiatique à outrance et le cynisme décomplexé. À l’heure où l’on parle de plus en plus de « berlusconisation » de la vie politique française, la réalisatrice de Viva Zapatero ! nous permet de comprendre, par l’exemple, ce que signifie concrètement ce mot barbare et ce qu’il implique au quotidien. C’est aussi pour cette vertu pédagogique que Charlie Hebdo a choisi d’être partenaire de Draquila.(
C'est non pas une, mais six affiches que les dessinateurs de Charlie, dans leur enthousiasme, ont dessinées pour Draquila. Cliquez sur les images ci-dessous pour les agrandir!)

Charlie Hebdo: Comment a été reçu votre film en Italie?
Sabina Guzzanti: Les gens ont été choqués, et très émus. Il a beaucoup plu, on a eu des applaudissements à la fin de chaque projection. C’était aussi arrivé avec Viva Zapatero!, sauf que Viva Zapatero! était un peu plus joyeux, celui-ci est plus dramatique. Mais ce n’est pas ma faute… Les critiques dans les journaux aussi ont été très bonnes. Même les journaux un peu plus de droite en ont dit du bien.

Et les télés?

La télévision, oublions, elle n’est pas libre. Ils en ont un peu parlé quand le ministre des Biens et Activités culturels, Sandro Bondi, a dit qu’il n’irait pas à Cannes, parce que ce film est une offense à l’Italie. Mais, s’ils l’ont fait, c’était plus pour dire que Bondi avait raison qu’autre chose…
Vous avez fait un film sur le tremblement de terre à L’Aquila. On pourrait faire le même, avec les mêmes acteurs, sur les ordures en Campanie. Là aussi, Berlusconi est arrivé en sauveur, là aussi tout s’est révélé n’être qu’un grand bluff. Et la Campanie est toujours enterrée sous les décharges…
Oui, le film en parle d’ailleurs brièvement. Ça a été énorme, le directeur de la Protection civile Guido Bertolaso a été nommé commissaire extraordinaire, la région a été déclarée zone d’intérêt stratégique militaire… Pour l’opinion publique, ce fut d’ailleurs la première «béatification» de Bertolaso. Il est devenu Jack Bauer.

En voyant Draquila, on pense à tous ces films des années 1960 et 1970 sur la vie politique italienne. On a un peu l’impression que rien n’a vraiment changé depuis l’après-guerre, ce sont toujours des histoires de pots-de-vin, de trafics, de manœuvres souterraines… Comment l’expliquez-vous? C’est structurel, culturel?
On a eu un bref moment d’accalmie. Les choses se sont un peu améliorées juste après 68, mais ensuite, il y a eu le terrorisme. Puis, du début des années 1980 à 1992, on a eu une dizaine d’années décentes. Le système de santé fonctionnait, l’école fonctionnait, l’économie aussi. Les années 1990 ont été un tournant. Il y a encore divers procès en cours sur cette période, qui correspond à l’entrée en scène de Berlusconi. Tous impliquent la Mafia. De nombreux témoins, mafieux repentis, racontent que les boss en ont eu marre de ces hommes politiques qui ne tenaient pas leurs promesses. Alors ils ont dit: maintenant, les politiques, c’est nous qui les choisissons. Et c’est nous qui leur disons qui soutenir et qui financer. Ils ont commencé à commettre des attentats dans toute l’Italie, pas seulement en Sicile, pour amener l’État à traiter avec eux. S’ils ont pu quitter leur fief de Sicile pour frapper à Rome, à Milan, c’est qu’ils ont eu des complicités. On parle d’accords avec les services secrets, l’extrême droite, certaines loges maçonniques… Et, à l’issue de ces tractations, il en est sorti Berlusconi. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les mafieux eux-mêmes. D’ailleurs, son bras droit, Marcello dell’Utri, a déjà été condamné deux fois pour entreprise mafieuse. De fait, de nombreuses lois, par la suite, ont profité à la Mafia et aux parrains incarcérés, du temps de Falcone et des juges antiMafia. Berlusconi dit qu’il a lutté contre les mafieux, c’est faux. Le chiffre d’affaires de la Mafia est de plus en plus élevé.

 Le dernier témoin du film parle de dictature. Draquila se conclut comme ça. Vous pensez vraiment que l’Italie vit sous une dictature?
Il dit: «C’est une dictature de la merde.» Mais on a perdu beaucoup de temps avec cette question: dictature, pas dictature… Une grosse partie des éditorialistes et des intellectuels italiens écrivaient que parler de dictature, c’était envenimer le climat, exagérer. Et dire que les conflits d’intérêts de Berlusconi posent un problème, c’était faire preuve d’alarmisme, parce que Berlusconi a déjà tout, alors pourquoi voudrait-il davantage? C’est quoi, ce genre d’argument? C’est quoi, ce raisonnement? Il est déjà très riche, alors il ne désire rien de plus. Mais au contraire, de toute évidence il veut beaucoup plus. Il s’est allié avec Poutine, avec Kadhafi, pas pour la politique, mais pour les affaires. Quand on a un pays entre les mains, que l’on peut utiliser comme on le veut, sans contrôle, on devient une puissance phénoménale, criminelle, très dangereuse. Une anecdote: j’ai des amis qui ont une grande propriété en Sardaigne, au bord de la mer. Un jour, ils se sont retrouvés avec Berlusconi, habillé tout en blanc, sur leur plage privée, accompagné d’une cinquantaine de personnes. Il avait outrepassé toutes les interdictions d’entrée. Il venait d’acheter un terrain à côté, et il voulait faire savoir à mes amis qu’il désirait acheter aussi le leur… Mais ce sont des méthodes de bandit ! Imagine : le président du Conseil rentre chez toi pour te dire qu’il veut acheter ta terre, en te disant: «Je sais que vous avez un restaurant, je viendrai vous voir pour vous faire de la publicité…» Une façon de te faire savoir qu’il est informé sur toi, qu’il sait qui tu es, ce que tu fais, ce que tu possèdes. Et ça, il le fait à tous les niveaux. Si tu parles avec certains politiques, off record, ils te racontent des choses incroyables. C’est ce qui se passe quand on permet à des criminels de gouverner, d’utiliser un pays comme ils le veulent…
Et si on le dénonce?

On t’accuse d’être «justicialiste» — joli mot inventé par la droite —, de faire de l’antiberlusconisme systématique. Avant, on trouvait normal que quelqu’un pris en flagrant délit de corruption donne sa démission. Mais si aujourd’hui tu demandes ça, tu es «justicialiste», quelqu’un guidé par la haine, avec la bave aux lèvres, qui veut planter des têtes au bout de fourches, comme pendant la Révolution. Pendant quinze ans, j’ai lu et entendu ça… Alors, que ce soit une dictature ou pas, ce n’est pas le sujet. Ce qui est clair, c’est que ce n’est pas une démocratie. Peu importe comment on doit l’appeler. L’exemple le plus frappant, c’est la composition de notre Parlement: il y a le chauffeur de Berlusconi, le chirurgien esthétique de Berlusconi, le nutritionniste de Berlusconi… Et les députés de gauche font pareil, ils font élire leur secrétaire. Une bonne partie du Parlement est composée de maîtresses, de chauffeurs, de porteurs de valises…
 Dans le film, vous symbolisez l’opposition par une tente vide, fermée en permanence.
La gauche italienne n’existe plus. L’opposition est complètement en lambeaux. Le Parti démocrate, qui n’est presque plus un parti de gauche, a eu une classe dirigeante qui n’a rien compris, très arrogante, très présomptueuse, irrésistiblement attirée, elle aussi, par les avantages qu’offre le pouvoir. Ils ont toujours pensé qu’ils pouvaient contrôler Berlusconi. Et il les a massacrés. Aujourd’hui, ils sont en train de nouer des alliances avec l’UDC, la vieille démocratie chrétienne, qui a des liens avec le Vatican, qui est contre tout progrès sociétal… Ça finira avec la création d’un nouveau parti de centre gauche, plus de centre que de gauche, quelques-uns d’entre eux continueront à toucher leur salaire, mais ça ne résoudra pas le problème de l’opposition. Donc, il faut que naisse un autre parti de gauche. Mais aujourd’hui, on a juste une marée de gens étranges, comme Beppe Grillo, qui est un comique et qui fonde un parti. C’est préoccupant. À tout cela, il faut rajouter qu’il n’y a plus un syndicat digne de ce nom. Et si tu exerces une activité syndicale, ils te licencient. En Italie, où il y a historiquement une tradition de gauche très forte, jamais on pensait que ça arriverait. Mais c’est arrivé.
Et la CGIL (équivalent italien de la CGT)?
La CGIL est encore le seul syndicat combatif, mais il est attaqué de toutes parts, y compris par les autres syndicats. On parle de la CGIL comme d’un groupe de subversifs communistes, de révolutionnaires…
Que pensez-vous de l’ex-post-fasciste Gianfranco Fini, qu’on peut considérer aujourd’hui comme l’opposant numéro un à Berlusconi?
C’est vraiment un homme de droite, son histoire personnelle en témoigne. Mais il s’est bien comporté sur certains sujets, comme la justice. C’est l’unique point sur lequel il ne cède pas, par chance pour nous. Ils ont déjà largement massacré la justice, s’ils réussissaient à faire passer ce qu’ils appellent réformes, comme la loi sur l’immunité, qui permettrait à Berlusconi d’échapper à toute poursuite, le « procès bref », qui ferait que les procès n’arriveraient jamais à terme, ou le blocage des écoutes téléphoniques, ce serait catastrophique.
S’il y avait des élections anticipées — il en est question éventuellement pour le mois de mars —, quel serait à votre avis le résultat?
Dans un pays aussi désespéré, ce serait un désastre. Parce que l’opposition est inexistante, donc la possibilité que les choses changent n’existe pas non plus. Berlusconi pourrait perdre à l’intérieur de sa propre alliance, devenir plus faible par rapport à la Ligue du Nord, qui est bien pire que lui. Eux, ils sont plus nazis que fascistes. Ce serait un facteur de chaos, de luttes intestines, de déchirures, d’alliances improbables, monstrueuses. Il ne faut pas d’élections anticipées, parce que ça ne convient à personne, sauf à la Lega. Avec un peu plus de temps, la gauche pourrait s’organiser, même si je n’y crois pas beaucoup…
Et du côté de la société civile?

Elle est très faible et très désabusée. Au début, tous pensaient que ça ne durerait pas longtemps. À un moment, ça s’est arrêté, puis ça a recommencé, il a été réélu. Les autres, à gauche, n’ont rien fait pour lutter contre le conflit d’intérêts, ils l’ont rendu encore plus riche, alors il a recommencé. C’est déprimant, ça ne te donne pas envie d’agir… Et puis les gens ont perdu leur capacité de jugement.
Pourtant, vous dites que votre film a eu du succès.
Mais les gens qui vont au cinéma sont beaucoup moins nombreux que ceux qui regardent la télévision. L’école est dans un état pitoyable, ils ont coupé presque tous les budgets qui la concernent, les nouvelles générations sont de plus en plus ignorantes, de moins en moins capables de réfléchir. Elles grandissent en regardant des reality-shows, toute leur éducation passe par la télévision. Quand tu parles avec les gens, tu t’aperçois qu’ils répètent comme des perroquets ce qu’ils entendent à la télé et qui n’a aucun sens. C’est devenu très difficile de les raisonner. Et tu peux décider de perdre deux heures pour essayer de raisonner une personne, mais pas deux millions… De toute façon, tu ne peux pas toucher les masses, ils construisent comme une enceinte autour. Ce que Bondi a dit à propos du film est un bon exemple : un travail qui pourrait ouvrir les yeux à beaucoup est décrit non pas comme une opinion possible, mais comme un acte criminel. Et on te dit : si vous allez voir ce film, vous êtes complice. Les gens sont terrorisés de parler de quoi que ce soit. Je trouve ça stupéfiant. J’ai un peu arrêté de faire des activités de militante, des débats, parce que ça me fout en rogne. On me disait que j’étais manipulée, que je ne leur donnais pas d’espoir…
Berlusconi, lui, donne de l’espoir?
Il faut croire. Même s’il ne tient aucune de ses promesses. Berlusconi est né avec le slogan « moins d’impôts pour tous ». Mais il ne les a jamais baissés en quinze ans, sauf certains, pour les très riches. Même pas un tout petit peu. Il les a toujours augmentés. Ce que je trouve fascinant, c’est de constater à quel point il est facile de manipuler l’opinion publique, d’amener les gens à penser contre eux-mêmes. On le voit dans le film, je n’en croyais pas mes yeux : ils se font avoir et ils sont contents. Ta maison et ta ville sont détruites, mais comme le journal télévisé te dit que tu es le plus chanceux du monde parce que Berlusconi va s’occuper de toi, tu y crois. La réalité qu’ils te racontent est plus forte que celle que tu vis. C’est effrayant, mais intéressant à observer.   

Propos recueillis par Gérard Biard et publiés dans Charlie Hebdo n°959

1. www.sabinaguzzanti.it


TUNISIE

La justice française lancée contre le gang Ben Ali

Mis en ligne le vendredi 09 juillet 2010

 Article de Laurent Léger paru dans Charlie n°933.

 Des hommes d’affaires qui ont été proches du dictateur tunisien et de son clan réagissent contre le racket et les extorsions qu’ils subissent : une plainte vient d’être déposée à Paris contre le neveu du président, qui avait été déjà poursuivi dans une affaire de yachts volés, à propos de l’implantation locale de Bricorama. D’autres procédures vont suivre. Ça va chauffer entre Paris et Tunis!

Un jour de 2006, à un Salon du bâtiment qui se tient à Tunis, Faouzi Mahbouli, employé dans la grande distribution, reçoit la visite d’Imed Trabelsi. Il ne sait pas comment sa vie sera chamboulée après cette rencontre… Le neveu de la femme du président Ben Ali traîne derrière lui une réputation sulfureuse, à la hauteur de celle du clan. Les Trabelsi, les Tunisiens le savent, s’enrichissent en profitant de leur proximité avec un pouvoir assis sur le bâillonnement de la presse, des opposants et de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un défenseur des droits de l’Homme. Immobilier, maritime, télécommunications, agroalimentaire, hôtellerie, ils ont ainsi pris les commandes de secteurs clés de l’économie. Des milliards leur tombent dans les poches, en toute impunité : le régime policier tient à sa botte une population apeurée qui n’a d’autre solution que d’assister en spectateur au pillage organisé. Le journaliste Taoufik ben Brik, qui vient de passer six mois en prison après un procès monté de toutes pièces, en sait quelque chose.
Issu d’un milieu privilégié — son père était haut magistrat avant de rejoindre le barreau —, Faouzi Mahbouli connaît tout ça par cœur. Mais c’est ainsi : en Tunisie, quand on veut faire des affaires, dit-il à Charlie, « il faut être associé », pour ne pas dire mis sous coupe réglée, à ces clans liés au dictateur au pouvoir depuis 1987. Il a le projet d’y installer Bricorama, la chaîne de bricolage et de jardinage, et va proposer à Imed Trabelsi d’entrer dans l’affaire. Son avocat, Thibault de Montbrial, vient néanmoins de déposer en son nom à Paris, en début de semaine, une plainte pour « extorsion avec menaces et violences et recel ». Sont visés le neveu de Ben Ali et le groupe de bricolage. C’est du lourd : Trabelsi et son frère sont des personnalités sensibles. Ils susciteront d’ailleurs une vive tension diplomatique entre la France et la Tunisie après avoir fait l’objet de mandats d’arrêt pour vol de yachts de luxe appartenant à des personnalités françaises, dont le patron de la banque Lazard. Des mandats rapidement enterrés, et pour cause : le parquet français a cru bon de disjoindre le cas des Trabelsi et de refiler le bébé à la justice locale. Résultat, Imed a été blanchi, et son frère condamné à un peu de sursis. De quoi avoir confiance en la justice de son pays ! Et de quoi permettre à Imed de se présenter le 9 mai prochain aux pseudo-élections municipales, à La Goulette, le grand port de Tunis. Il est évidemment sûr d’être élu!
Tout a démarré quand Faouzi Mahbouli réussit à convaincre les dirigeants de Bricorama de signer un accord de franchise. Mais il lui faut passer sous les fourches caudines du pouvoir, ce que sa plainte désigne par « les relations familiales avec les plus hautes autorités » d’Imed Trabelsi. Les deux hommes, qui s’entendent alors comme larrons en foire, créent deux sociétés : une holding et Bricorama Tunisie. Mahbouli détient des parts et travaille à l’ouverture du magasin. Il faut gérer le chantier, recruter du personnel, organiser les livraisons de matériel…
 Jusqu’au moment où l’affaire se gâte. «Un jour de juillet 2007, Imed m’appelle et m’annonce : “Tu vas vendre, un point c’est tout”», explique-t-il. Trabelsi veut se débarrasser de son associé à peu de frais et lui fait une proposition: il lui rachète ses 5% pour 164000 euros (300000 dinars). Trabelsi verse à son ex-partenaire 35000 euros, puis 30000 supplémentaires, virés par son avocat, Jean-François Velut — qui n’a pas donné suite à notre demande d’information —, en mai 2009. Le reste n’a jamais été payé. Selon la plainte, «Imed Trabelsi a donné ordre à Faouzi Mahbouli de lui céder ses actions pour une somme dérisoire, si ce n’est inexistante. Et a mis en œuvre une politique d’intimidation à son endroit en faisant procéder à des vols par effraction à son bureau, à son domicile, à des interpellations policières injustifiées, le poussant à feindre d’accepter la cession de ses actions et à fuir parallèlement avec femme et enfant». Bref, il s’agirait d’une extorsion en bonne et due forme de la part de Trabelsi. Douché par les faits, Mahbouli, qui a fait une demande de réfugié politique en France et passe son temps à recevoir des messages d’insultes, diffuse sur Facebook vidéos et articles censurés en Tunisie… Quel manque de respect pour Ben Ali !
Quant à la chaîne Bricorama, elle a été informée en direct de ces amusantes péripéties. En plein mois d’août 2007, sa direction se fend d’une lettre aux Tunisiens, assurant vouloir protéger «l’image» de l’enseigne et mettre « en place un nouveau contrat de franchise ». Le groupe a-t-il tiré profit de la situation — d’où le « recel » de l’extorsion qui le vise? «Mahbouli nous a amené Imed Trabelsi, mais ce dernier avait la majorité. Nous ne sommes pour rien dans le fait qu’il se sépare de son actionnaire minoritaire, assure Jean-Noël Cornillaud, un directeur de Bricorama. Quand je négocie avec Trabelsi, j’ai en face de moi un homme d’affaires qui a des entreprises et pas de passe-droits.» C’est connu, les Tunisiens sont tous égaux devant Ben Ali.   

Disgrâce, prison et tentative de meurtre

Le Monde a parlé de lui comme un « miraculé ». Ghazi Mellouli l’a échappé belle : un jour de novembre 2009, son ancien chauffeur venu le rejoindre en Libye le larde de coups de couteau. Il s’en sort par miracle et, depuis, a déposé un dossier de réfugié politique en France. Pour lui, pas de doute, c’est le pouvoir tunisien qui a tenté de le liquider. Il faut dire que l’homme d’affaires a été l’associé d’une très haute personnalité : le frère du dictateur au pouvoir en Tunisie. Avec Moncef Ben Ali, ils ont monté dans les années 1990 un business d’importation de bois et d’acier, avant de pénétrer le secteur maritime. Après la mort de son partenaire dans de mystérieuses conditions, celui qui fréquentait la nomenklatura tombe en disgrâce, notamment par la volonté du clan Trabelsi, du nom de la seconde femme de Ben Ali. Il sera emprisonné pendant deux ans.
Après avoir tâté de la réalité tunisienne, Mellouli est désormais soutenu par des défenseurs de droits de l’homme, dont la célèbre avocate Radhia Nasraoui. « Il était en 2002 dans la même cellule que mon mari », dit-elle à Charlie. Celle qui est l’épouse du porte-parole d’un parti interdit, le Parti communiste des ouvriers de Tunisie, a, au nom de Ghazi Mellouli, déposé plainte pour tentative de meurtre, à Tunis, après que l’ambassade de Tunisie en France a refusé de s’en saisir. « Maître de Montbrial, mon confrère parisien, m’a adressé le dossier par courrier avec accusé de réception le 9 mars. Je ne l’ai jamais reçu et il n’a eu lui-même aucun retour. Finalement on s’est débrouillés autrement et j’ai déposé plainte au parquet le 12 avril. La procédure a été enregistrée et la brigade criminelle est saisie », raconte Radhia Nasraoui, dont le cabinet vient, une énième fois, d’être cambriolé. Ça se passe comme ça au pays de Ben Ali.   
L. L.


REPORTAGE EN ARCTIQUE

C’est par où, le réchauffement ?

Mis en ligne le jeudi 24 décembre 2009

A l'occasion de son voyage en Arctique, Antonio Fischetti a aussi réalisé  "Bonjour les morses", documentaire de 52 mn produit par le CNRS Images. En décembre 2009, ce film a reçu le "Prix de la première réalisation" au 26e Festival international du film de montagne d'Autrans (présentation et extrait sur: http://videotheque.cnrs.fr/index.php?urlaction=doc&id_doc=2019).
Et dans la foulée, ne pas rater "Panique en Arctique", reportage sonore pour ARTE Radio,  écoutable en cliquant ci-dessous:


Si vous voulez passer des vacances au pôle Nord, je vous préviens, ça n’a rien à voir avec les photos. Oubliez les paysages de glace ensoleillés. Il fait un temps de merde, c’est blanchâtre crasseux, et, surtout, vous risquez de passer toutes vos vacances enfermés.
J’étais avec Isabelle Charrier et Thierry Aubin, deux chercheurs au CNRS partis pour étudier la communication acoustique mère-jeune chez les morses (mais oui…). Depuis Igloolik, une heure de motoneige pour rejoindre une cabane de bois face à la banquise. Le scénario était rôdé : on sort dans un petit bateau, on cherche des morses, on fait la manip, et on revient se coucher.
Mais déjà, il faut qu’il fasse beau. Les quatre premiers jours, impossible de sortir. Trop de vent. Rien d’autre à faire que tourner en rond dans la cabane. Même pas la peine de songer à se balader sur la banquise, laquelle, en été, se parsème de fissures invisibles qui vous envoient au fond de l’eau en une seconde. Bref, attendre. Ça a duré une semaine. Après, le temps s’est amélioré. Mais des blocs de glace de plusieurs kilomètres de long nous ont empêchés de prendre la mer. Encore trois jours à attendre.
Enfin, on a pu sortir. Et c’est quand on a voulu rentrer que les vrais problèmes sont arrivés. À la première barrière de glace, on ne s’est pas inquiétés. À la deuxième, on a pensé qu’on aurait du mal à­ contourner. À la troisième, on a compris qu’on était bloqués. Ensuite, les glaces se sont resserrées très vite sur nous, nous obligeant à hisser le bateau sur un iceberg pour éviter qu’il ne soit broyé.
Là, on a sorti la radio du bord. Et on a lancé des messages de détresse. Inlassablement, pendant des heures. Trois soupes pour quatre, trempés, impossible de dormir à cause du froid. Ça a duré deux jours et demi. Un hélico est finalement arrivé. Il a fallu abandonner le bateau. Et voilà…
Je voulais parler de la fonte des glaces, mais des glaces j’en ai trop vu. Comme quoi, on est jamais à l’abri d’un été pourri. Et encore heureux que Claude Allègre n’était pas avec nous pour répéter que le réchauffement climatique, c’est des conneries.    A. F.

Réchauffement climatique:
préliminaires pour une guerre froide

Extrait du reportage d'Antonio Fischetti / Dessins: Honoré / paru dans Charlie Hebdo n°839.

La semaine dernière, on a eu la preuve qu’il ne fallait guère compter sur le sommet du G8 pour en finir avec le réchauffement climatique. Mais ça n’est pas dramatique pour tout le monde. En tout cas, pas pour les compagnies maritimes, minières ou pétrolières qui guettent les gisements polaires bientôt rendus accessibles par la fonte des glaces.
Un beau gâteau, que les cinq pays riverains de l’Arctique — États-Unis, Canada, Russie, Norvège, Danemark — commencent à se disputer dans une guerre à la fois territoriale, juridique et commerciale.
Elle est enfin là, sous mes yeux. La banquise, la fameuse banquise. Je suis à Igloolik, village inuit de 1 500 habitants, dans l’Arctique canadien, territoire du Nunavut. J’accompagne des chercheurs du CNRS venus étudier les morses et je vais tâcher d’en profiter pour témoigner du changement climatique, en espérant faire mieux que Jean-Louis Borloo, qui s’était offert un aller-retour le temps d’une photo sur un glacier.
À son minimum estival, la surface de la banquise est aujourd’hui deux fois plus petite que dans les années 70. Mais cet été, de la glace, il y en a partout, et même plus que les autres années à la même saison. Tant pis pour le cliché, et tant mieux pour les ours.
Ici, quand vous parlez climat, on vous répond d’abord chasse: «Les routes de migration des caribous ne sont plus les mêmes, on doit aller chasser plus loin dans des régions inconnues.» Ensuite, logement: «Les maisons s’effondrent à cause du sol qui dégèle.» Au fond, honnêtement, j’ai l’impression que le réchauffement climatique n’a pas l’air de stresser les Inuits autant qu’on pourrait le croire. Et puis, entre nous, s’il s’agit seulement de déménager ou de chasser le cerf plutôt que le caribou, il n’y a pas de quoi fouetter un morse.

Du pétrole sur la robe de mariée

 En vérité, les vrais signes du réchauffement climatique sont à chercher ailleurs. Par exemple, dans ce régiment de militaires que j’aperçois en pleines manœuvres sur la banquise. Pourquoi les rangers canadiens sont-ils de plus en plus présents en Arctique? Pour affirmer la souveraineté du Canada. Et pourquoi cette souveraineté est-elle soudain cruciale? À cause des richesses congelées bientôt accessibles. Et si elles deviennent accessibles, ces richesses, c’est parce que la banquise fond. Moralité : la migration du soldat parle davantage que celle du caribou.
La fonte des glaces transpire également dans les journaux locaux. Pas une page où il n’est question d’un nouveau projet de mine. La banquise, en chaleur, brûle de s’ouvrir aux lames déjà turgescentes des puits de forage et des brise-glace. Dans le local de l’association inuit Qikiqtani, une carte du Nunavut est dépliée. Sur cette carte, des dizaines de points de couleur. «Chacun correspond à un projet de mine, commentent les militants. Il y a de l’uranium, du zinc, de l’or, des diamants, du fer… Pour l’instant, toutes ces mines sont en phase d’exploration, mais l’exploitation est pour bientôt.»
Et qui dit mines dit bateaux, puis ports, puis villes… L’Arctique ne sera plus cette blancheur immaculée qui, dans l’imaginaire collectif, symbolise la virginité d’une nature non encore souillée par l’homme. L’Arctique sera une zone industrielle, salopée comme toutes les autres, tout simplement. Les Inuits font la fine bouche, mais ne s’y opposent pas vraiment: «Nous cherchons à défendre nos droits.» Par exemple, un projet de mine de fer est prévu à Mary River, à quelques encablures d’Igloolik. On s’attend à voir passer un bateau tous les deux jours dans ce qui est aujourd’hui un sanctuaire pour morses et bélugas. Et les Inuits craignent surtout de ne plus pouvoir chasser. «Nos négociations portent sur la fréquence des bateaux et les bénéfices pour nos communautés.» Dans ce débat, seules les questions de chasse et de royalties s’opposent à l’argument industriel : il n’y a guère de place pour le désir, tout bête, de préserver les dernières régions sauvages de la planète.
Les Inuits revendiquent le droit au développement. Droit légitime dans une région sans la moindre ressource économique. C’est en tout cas l’avis général, résumé par le chercheur québécois Bruno Tremblay: «C’est comme si on vous disait que Paris était mieux quand c’était la campagne. C’est vrai, mais on n’y peut rien, le développement est inéluctable.»
Ce développement promis est sous-tendu par d’âpres querelles territoriales. Car les frontières entre pays ne sont pas aussi bien définies qu’on pourrait le croire. Jusqu’ici, le pôle Nord était une zone internationale, certes. Tant qu’il n’y avait que des phoques et des icebergs, cela convenait à tout le monde. Mais c’est différent avec les nouvelles ressources que fait miroiter la fonte des glaces. Surtout le pétrole, dont on estime qu’un quart des réserves mondiales est contenu sous la banquise. Là, il devient important de savoir où commencent et finissent les États.


Un drapeau sur chaque iceberg


Ils sont cinq à empiéter sur l’Arctique : le Canada, les États-Unis, la Norvège, la Russie et le Danemark (qui possède le Groenland). Le Canada et le Danemark sont à deux doigts de s’envoyer les blindés pour l’île de Hans : un caillou de 1,3 km2 situé entre le Nunavut et le Groenland, où ils vont ubuesquement planter à tour de rôle leur drapeau. Dérisoire? Pas forcément quand on sait que la possession de cet îlot va conditionner les droits sur le passage du Nord-Ouest (voir encadré). Pendant ce temps, le Canada et les États-Unis se disputent la propriété des zones situées entre l’Alaska et le territoire canadien du Yukon. Quant à la Russie et au Danemark, c’est carrément la verticale du pôle Nord qu’ils s’arrachent.
Il faut savoir qu’en droit maritime un État est souverain dans la limite de cent milles marins (un peu moins de deux cents kilomètres) au-delà de ses côtes. Mais il est aussi souverain dans les limites maximales de l’extension de son plateau continental. Pas de panique, j’explique. Prenons une portion de sol sous-marin. Elle se rattache à un plateau continental donné. Si un pays peut démontrer, preuves géologiques à l’appui, que le sol sous-marin à une distance donnée est solidaire du sol de son pays, toutes les ressources de ce sol sous-marin seront à lui.

Qui c’est qu’a le plateau le plus long ?


 Cela ouvre une bataille géologique sans précédent, chaque pays de l’Arctique s’attachant à déterminer la limite sous-marine de son plateau continental. Le but est de présenter ses revendications territoriales à l’ONU, qui devra trancher en 2013. L’un des enjeux majeurs de cette bagarre est la «dorsale de Lomonosov», une chaîne de montagnes sous-marines située sous le pôle Nord. «Par des moyens sismographiques, on regarde comment les crêtes de la dorsale bougent, et on en déduit de quel continent elles sont solidaires», explique Bruno Tremblay, du département des sciences atmosphériques et océaniques de l’université McGill. De leur côté, les Russes ont déjà décrété que la dorsale de Lomonosov était une extension du plateau eurasien, et c’est pour ça qu’ils ont planté leur drapeau sous le pôle Nord en 2007. Le Danemark prétend au contraire que la dorsale de Lomonosov est une extension du Groenland. Les États-Unis et le Canada n’ont pas encore présenté leurs revendications, mais ils explorent plus que jamais leurs fonds arctiques pour aller à l’ONU en 2013.
Exploration scientifique qui ne peut que s’accompagner d’une présence militaire toujours accrue. Là aussi, les Russes ont plusieurs longueurs d’avance, à en croire Bruno Tremblay: «La Russie possède cinq brise-glace nucléaires, dont l’un peut aller à une vitesse de croisière de dix-huit nœuds dans quatre mètres de glace. Aucun autre bateau ne peut rivaliser. C’est pourquoi le Canada va construire quatre ou cinq nouveaux brise-glace.» Pour mesurer le réchauffement sous la banquise, il ne suffira bientôt plus de regarder les degrés Celsius, il faudra aussi compter les sous-marins nucléaires. Et se faire à l’idée que c’est aussi ça, le changement climatique.

RWANDA

L’enquête à la machette du juge Bruguière

Mis en ligne le jeudi 24 septembre 2009
Article de Sylvie Coma paru le 26 Novembre dans le numéro 858 de Charlie Hebdo

L’arrestation de Rose Kabuye relance l’enquête française sur l’attentat contre Habyarimana. Enquête qui présente quelques lacunes croquignolettes.

Le dossier était sur le point d’être bouclé. Avec la récente arrestation de Rose Kabuye, directrice du protocole du président Kagame, le voilà relancé. Désormais, ses avocats ont la possibilité d’y ajouter leurs requêtes. Les deux magistrats instructeurs qui ont succédé au juge Bruguière sur cette affaire peuvent donc se préparer à quelques nuits blanches, la défense va leur donner du boulot.
Car si l’on en croit le contenu de l’ordonnance de soit-communiqué, rendue publique en 2006, tous les témoins retenus dans le dossier d’instruction sont des témoins à charge. On y croise des génocidaires inculpés par le Tribunal pénal international, des «défecteurs» de la rébellion menée par Kagame, des militaires français pleurant toutes les larmes de leur honneur bafoué… Et deux anciens rebelles, Emmanuel Ruzigana et Abdul Ruzibiza, catapultés par Bruguière au rang de «témoins clés», qui se sont finalement rétractés, en avouant qu’ils avaient été manipulés…


Finalement, on n’a rien vu.


À part ça, le dossier d’instruction semble vide de tout élément matériel de preuve. Pas le moindre débris d’avion à expertiser, ni le plus petit fragment de missiles à se mettre sous le microscope… Bruguière n’est jamais allé sur le terrain. En revanche, d’autres y sont allés pour lui. Paul Barril, par exemple, l’ancien gendarme de l’Élysée, passé maître dans le tripatouillage des pièces à conviction depuis l’affaire des Irlandais de Vincennes. Après avoir hanté les couloirs de l’Élysée et arpenté, de 1990 à 1994, les salons du palais présidentiel de Kigali, Barril, à la tête d’une boîte de barbouzes dénommée «Sec­rets», a poursuivi sa carrière sur le continent africain comme conseiller de la veuve du président Habyarimana… Il a donc toutes les raisons de se retrouver au cœur du dossier rwandais.
Quelques semaines après l’at­tentat, le baroudeur tropical a fait irruption sur les écrans de la télévision française en assurant détenir des pièces capitales pour l’avancée de l’enquête : deux lance-missiles SAM 7, les enregistrements de la tour de contrôle, des photos satellites et plus de 80 témoignages visuels… Sans oublier le must, qu’il brandit sur France 2, le 28 juin 1994 : la boîte noire du Falcon 50. Une boîte tellement noire qu’elle en est fausse. Car, comme son nom ne l’indique pas, une «boîte noire» ne se signale pas par sa noirceur mais par sa couleur orange.
Une colossale esbroufe, donc. Et le premier épisode des rocambolesques tribulations de la petite boîte farceuse. On retrouvera sa trace dans Le Monde, en mars 2004, puis elle se volatilisera, avant de resurgir et de disparaître à nouveau… Au bout de dix ans de traque, la boîte vagabonde sera finalement localisée au fond d’un placard de l’ONU. Totalement «inexploitable», selon les spécialistes.
Reste les deux missiles sol-air qui ont abattu le Falcon 50. Une affaire réglée, selon Bruguière. On veut bien le croire : aussitôt après l’attentat, ce sont les militaires français et les forces armées rwandaises qui se sont rendus sur les lieux du crash. Les Casques bleus, eux, y ont été interdits d’accès. Nos soldats ont donc eu tout loisir — et ce, à plusieurs reprises — d’examiner les débris de la carcasse de l’appareil et de récolter les deux lance-missiles…
Des SAM 7, avait affirmé l’increvable Barril. Finalement non, des SAM 16, rectifiera Bruguière. Des preuves implacables contre Kagame, selon le juge : les tubes de lancement, découverts sous les buissons de Masaka, ont été fabriqués dans l’ex-Union soviétique et vendus à l’Ouganda, qui les a livrés à l’ancien chef rebelle à l’époque où il s’y trouvait en exil… Pour preuve, la liste des numéros des lance-missiles diligemment fournie par des membres de l’ancienne armée gouvernementale et les photos de l’un des deux engins.

Un missile bouchonné

Un scénario en acier fuselé. Mais qui présente, néanmoins, un certain nombre de bizarreries, pourtant dûment notifiées dans le rapport de la Mission d’information parlementaire française. On y apprend notamment que le principal intérêt des fameuses photos du lance-missiles, c’est, tout simplement, de révéler que l’engin n’a pas été tiré : «le tube est en état, les bouchons aux extrémités sont en place, la poignée de tir, la pile et la batterie sont présentes»… On voit donc mal comment il a pu atteindre sa cible. Ce qui est embêtant pour l’avancée de l’enquête, vu que les photos sont les seules preuves matérielles dont l’instruction dispose. Effectivement, les deux missiles et leurs lanceurs ont aujourd’hui, eux aussi, disparu.
Du point de vue des éléments matériels de preuves, le dossier est donc vide. Aux avocats de la défense d’y mettre quelque chose.


Sylvie Coma


KABOUL UNDERGROUND

Un after chez le Mollah Omar?

Mis en ligne le jeudi 24 septembre 2009
Octobre 2008. Reportage à Kaboul, par Agathe André. Dessins: Tignous.

Kaboul, le spot le plus «hype» de la diplomatie mondiale et le plus subversif de l’Asie centrale! La preuve: rentrer guillerette à 4 heures du mat, seule et sans burqa, est un suicide autant qu’une pulsion de vie, mater la «Star Ac» est un acte contestataire et penser par soi-même, carrément contre-culturel…


Kaboul comme Tanger, un fantasme post-pubère, une chimère littéraire, un vieux songe idéaliste, contenus dans deux syllabes: pas moyen que ces salopards de talibans brisent mes rêves de gosse et fassent tomber la capitale avant que j’y mette les pieds. Mais avant de s’emballer, un dernier bourrage de crâne:

1. «Kaboul n’est pas Bagdad!»
2. «Tous les Afghans ne sont pas méchants et poilus avec des kalachnikovs entre les dents. D’ailleurs, y en a qui écrivent de la poésie, c’est bien qu’ils ont une âme.»
3. «Si on t’enlève, pas de panique. Qui connaît Charlie Hebdo ? D’ailleurs, on n’a jamais publié les caricatures de Mahomet.»
4. «Une fois égorgé, on met vingt-cinq minutes à se vider de son sang. Même pas mal: c’est le moment de faire le point sur sa vie.»
5. Suivre tous les conseils du «Petit Futé»: pour éviter les attentats suicides, ne pas se lever trop tôt, ne pas rester dans les embouteillages et ne pas draguer aux alentours des bâtiments officiels. Easy.
À la sortie de l’aéroport, pas une femme à l’horizon, et ce regard auquel il faudra bien s’habituer, un regard qui viole mais qui baisse les yeux quand on le soutient.

Vu d’un 4x4 blindé — on remplace la peau de chamois par un colt élégant — ou dans une burqa calfeutrée — on remplace les rires gras par une tempérance frugale —, Kaboul tient en quelques axes goudronnés et en mille et un nids-de-poule. Une mé­tro pole trop bunkérisée pour être heu reuse, où l’on repère les cibles hypothétiques des kamikazes au nombre de murs anti-explosion, de sacs de sable et de gardes du corps flanqués devant l’entrée. Les rues sont vides. Seuls quelques clébards édentés ronchonnent devant les portails des villas kitsch armées jusqu’aux dents et narguent les miséreux de l’autre côté du trottoir, vautrés dans la poussière et dans l’odeur habituelle des pays mal finis: subtile fragrance d’eaux usées et poisson pané sur son lit de safran. Ici ou là, sur les murs perforés par les guerres, quelques portraits de Massoud, icône de la résistance pour l’Occident bien plus que pour les Kaboulis… Et, de temps en temps, Radio Taliban qui crache sur les ondes FM ses complaintes hypnotiques et la voix du djihad pour encourager l’avancée des insurgés.

Vu de mes tongs, Kaboul fut un enchantement. Irrationnel et excessif. Quatre heures d’électricité par jour et un silence épais qui s’abat sur la ville avec la nuit — trente-cinq ans de couvre-feu, ça laisse des traces —, mais une atmosphère survoltée. Une énergie amorale, propre aux mondes en dépression. La règle d’or : «C’est pas parce qu’on est en guerre qu’il faut vivre comme des rats!»
Aussi, une fois qu’on parvient à parler bombardements, assassinats et attentats kamikazes, voire de son propre kidnapping, comme du dernier Woody Allen, c’est qu’on fait partie de la famille. «Si t’as peur, t’es déjà morte», insiste mon traducteur, quand l’écho de notre rapt imminent fut confirmé par plusieurs sources. 
Là on peut commencer à aborder les questions qui fâchent. «Rire, danser, se divertir, précise Amin, acteur, tout est dangereux. Dès que le corps s’exprime, les seigneurs de guerre paniquent!»

Du coup, les Afghans sont fabriqués comme leur baraque, avec une issue de secours pour échapper aux sommations. La schizophrénie, privilège des sociétés frustrées, est érigée en principe. On passe de la sphère publique à la sphère intime, du pur à l’impur, en un claquement de doigts. Quand les voisins sont rentrés, et les rideaux tirés : «Dans chaque foyer afghan, y a un taliban qui dort», dit la chanson. Un monde en aparté où Imal et ses potes se soûlent plus vite que les adeptes du bitch drinking, où la débauche est au coin de la rue à condition de connaître les codes. Chinoises et Tadjiks pour les expat’, filles et jeunes garçons du pays pour les Afghans…

Certes, la lune de miel avec les étrangers est révolue. 2002-2004: «une période d’insouciance», «la fin de l’oppression et l’espoir d’un nouveau départ», «des fiestas monumentales où tout le monde finissait à poil!». Sauf les talibans, qui ne couchent pas le premier soir: dès 2004, les attentats recommencent. «La présence étrangère, censée assurer la sécurité, développe l’insécurité.» Le divorce est consommé: pour les bitures, on refait chambre à part. Ceux qui ont la liberté de quitter le pays, d’un côté, les expat’ et les «laveurs de chiens», nom donné aux Afghans exilés pendant les conflits et revenus de l’Occident avec la double nationalité. Et ceux qui n’ont qu’un passeport afghan de l’autre, un tantinet amers de ce doux apartheid aussi culturel que politique.


La diaspora a le cul entre deux chaises, mais fut un pont entre deux mondes. On lui doit toutes les manifestations culturelles inédites: festivals de théâtre et de courts-métrages dans un pays où le cinéma demeure un coupe-gorge traditionnellement malfamé, ouverture d’écoles d’art contemporain, explosion de disciplines improbables au pays des mollahs, comme le skate ou le gamazaki. Cet art du déplacement pratiqué par Jalil et son frère qui consiste à transformer la ville en terrain de jeu, à maîtriser les vestiges urbains laissés par les bombes en alternant course haletante et sauts vertigineux. «Une respiration» autant qu’une thérapie.

Et bien sûr, l’arrivée de Tele Tolo, la chaîne qui a révolutionné le paysage audiovisuel afghan et détrôné les clips bollywoodiens et les danseuses aux corps floutés par la censure.
Pour l’écrivain Atik Rahimi, «Tele Tolo est une mine d’or, une autre vision du monde, une poche de résistance continuellement menacée de fermeture pour ses émissions par trop provocatrices».
Sa cible? La ménagère! Son secret? le 1er Dallas afghan intitulé Les Secrets de cette maison et construit comme une métaphore — la maison, c’est l’état, avec ses luttes intestines et sanglantes, ses ripoux, ses amours impossibles entre cousins, ses mariages arrangés, ses femmes de caractère élégamment voilées… et ses quatre pages de pub… par épisode.

«La culture, soit elle crève, soit elle vit, s’exclame Hamayoun Tandar, ex-compagnon de feu de Massoud, ancien ambassadeur auprès de l’UE et l’OTAN et conseiller spécial à la sécurité de Karzaï, mais nous avons une vision figée de la culture: tantôt sacralisation du passé, tantôt imitation. Or la jeunesse prend les apparences de l’Occident, sans passer par les réflexions de l’Occident.» Pas si sûr.
«J’ai trente ans, et toute ma vie, c’est la guerre, explique Cameroun, salarié d’une boîte américaine, pour nous, tout est nouveau, même le vocabulaire! On a une responsabilité et on va l’assumer, mais la liberté d’expression ici c’est mortelle!»
D’où une révolution silencieuse, mais bien réelle. «Il existe un courant anonyme de laïcs et d’athées, me raconte l’un d’entre eux, qui fonctionnent par réseau et travaillent en sous-terrain parce que, individuellement, nous sommes déjà tous menacés et que le pays n’est pas encore mûr.» Il poursuit: «Soyons honnêtes, nous luttons pour des droits qui n’existaient pas en Afghanistan avant 2001: la démocratie, les droits de l’Homme, la liberté, mais aujourd’hui ces concepts sonnent creux!»
Et pour cause : c’est la charia qui dictait la constitutionnalité des lois. Et depuis deux ans, le Parlement travaille sur un projet de loi instituant le retour de la police religieuse dans les rues de la ville comme au bon vieux temps des talibans.
«Vous soutenez un gouvernement qui veut remettre une bande de sadiques devant le trou de la serrure, enchérit une autre “rebelle silencieuse”, on a bien compris que vous éliriez un “dictateur acceptable” aux prochaines élections. Mais on ira voter, au moins pour se faire la main! Aujourd’hui, les fondamentalistes sont les ennemis de ma pensée et les étrangers les ennemis de mon pays.»
La bonne nouvelle: les Afghans se plaignent et cherchent des responsables. Avant c’était la faute de Dieu.
La mauvaise: vu les fissures de la vitrine officielle, on n’ose même pas imaginer les gueule de l’arrière-boutique…


KABOUL UNDERGROUND

Sous la burqa: sexe, mensonge et MLF!

Mis en ligne le jeudi 24 septembre 2009
Octobre 2008. Reportage à Kaboul, par Agathe André. Dessins: Tignous.

En 2008, aider ces dames à sortir la tête du grillage n’est plus à la mode, alors que naître sans le chromosome Y et avec deux-trois neurones rebelles demeure toujours une provocation… 

Elles ne sont pas toutes en tchadri, bien sûr, mais pas une femme en cheveux: une tunique ample à l’indienne, un châle et le regard comme seul trait d’union avec le monde extérieur ou le visage bien saucissonné dans un foulard, avec une mèche à l’air pour les rebelles. «Mais avec une burqa, insiste une consœur, tu peux aller au bout du monde, à condition de baragouiner le dari.» Soit. Commençons par le grand bazar de Kaboul.

J’enfile la bête. Pour les novices, la burqa n’est pas qu’un sac à viande, elle le devient quand on sait la porter: pensée pour que bobonne puisse trimballer les courses, elle est ouverte sur le devant, au-dessus du pubis, pour libérer les bras. Le tissu est léger, et la relija, la grille placée au niveau des yeux, en coton croche.

Femme concept

Une fois dans la rue, le miracle a lieu: des bonshommes en pagaille et pas une œillade qui vous rappelle le péché originel. Pour la première fois, seule, invisible, inodore, invincible. Le sentiment d’être libre. Ou morte. Mon champ de vision se réduit désormais à celui d’un canasson, la tête dans des œillères. Attentive aux embûches, aux trottoirs défoncés, aux bouches d’égout béantes, je pénètre la foule. Comme les mouches. Sur les étals de bidoche, les stands de grenadine et les vitrines de gâteaux. Ça sent le sucre et les bacilles. Le riz gonflé et le raisin chaud. Contre les murs en ruine, des mendiants et des gosses à moignons pourrissent avec le plastique. J’ai chaud. Même teinte en rose bonbon ou détournée par la styliste Mina Sherozy, qui l’érotise en la taillant de façon que la grille tombe sensuellement sur la poitrine, la burqa demeure le symbole vestimentaire le plus abouti du fascisme patriarcal et du contrôle de la sexualité féminine. Les femmes sont la propriété des hommes. Un ventre à posséder. Et l’objet d’une angoisse: avoir à léguer, si madame est infidèle, ses biens au gosse d’un autre…

Honneur du troupeau oblige, on isole donc les femelles. «Jamais on n’oserait inviter une Afghane à faire la fête avec nous, raconte Éric, vieux routier de Kaboul, on se ferait buter direct!» Et les mâles sont dressés dans la frustration.

«Jusqu’à l’âge de 12 ans, rapporte Atik Rahimi, le garçon reste dans les jupes de sa mère, puis c’est le déchirement: il entre dans le cercle des hommes et n’en sortira plus. Résultat: la poésie est hantée par les femmes et le vin, l’autre interdit.» Mais les hommes se retrouvent dans des pratiques à la ro maine, avec éphèbes et tout le tralala. «La tradition veut que les chefs de tribu enlèvent des garçons orphelins pour les entraîner à la guerre et les faire danser le soir, précise Bachir. Les talibans ont tous été violés.» D’ailleurs, à Kaboul, il est facile de trouver des vidéos porno amateurs venues du sud du pays avec des gamins de 10 ans dans le premier rôle…


Deux sexes, deux mondes. Les hommes ont leur salle de muscu, les filles, leurs salons de beauté. Dans le cercle des femmes, des décolletés prometteurs, des rires hystériques, des contacts sensuels et un langage très cru. L’explosion de l’intime.

— La virginité avant le mariage? Habiba se marre avec ses copines: «Faut que ça saigne, alors, le mariage, c’est le jour de nos règles!»

— La fidélité? Habiba, plus sombre: «Y a trop de prostitution ici: les maris sont morts à la guerre, alors les femmes qui mendient en burqa donnent leur corps contre les dirhams…»

— Le plaisir? «Entre mari et femme, ça va vite, juste pour faire les enfants. Mais on a nos mains!» Éclat de rire.

— Les enfants? «Dans les campagnes, les femmes vont jusqu’au bout. Ici, c’est six.»

— IVG? «On s’arrange...» Comme toujours…

«Le campus, c’est le seul endroit de liberté, affirme une étudiante du département de français, tu peux parler avec les garçons sans problème. Nous, les filles, pour se divertir, on n’a rien, seulement un jardin réservé aux femmes!» Avec l’arrivée du portable, on s’envoie des textos en cachette. «Mais c’est mal d’être vu avec une fille, on peut avoir des problèmes avec les voisins, précise un autre étudiant, rougissant. La première relation sexuelle, c’est souvent dans la voiture!» Ce qui explique sans doute la croissance exponentielle du nombre de voitures dans la capitale afghane…

Que tout le monde souffre de ce système, que les femmes le détournent — question de survie —, que les hommes en deviennent cinglés — question d’Œdipe inachevé —, il ne sert qu’à perpétuer la domination politique d’un sexe sur l’autre. «Ici, les hommes n’ont que trois concessions à faire au fascisme taliban : une barbe, un turban et un veston traditionnel, insiste Hamayoun Tandar, le diplomate. Les talibans ne dérangent ni les hommes, ni leur pouvoir. En revanche, la femme émancipée est leur pire ennemie.» Avant d’être celui des hommes : la démocratie est une gangrène…

Aussi les conservateurs ne veulent-ils voir qu’une seule tête, le regard vide, et décapitent celles qui dépassent, les têtes pensantes.

Chaudasse, l’Afghane!

Dernière en date, celle de la policière Malalai Kakar, chasseuse de terroristes et féministe radicale, venue rejoindre la dizaine d’activistes assassinées cette année. Le traitement réservé aux femmes actuellement est à l’image de la dégradation du pays en général, et de Kaboul1 en particulier: «Quand on part le matin, précise une jeune salariée de l’ONG Madera, on ne sait jamais si on rentrera le soir. Pour les talibans, les Afghanes au service des étrangers sont des traîtresses et des dépra­vées.» Finie, l’époque où ces dames balançaient leur tchadri et leurs ambitions face à la caméra comme d’autres avaient lancé leurs soutifs. Discrédité, le ministère de la Condition féminine, moquée, cette prétendue police chargée des luttes contres les violences faites aux femmes, dénigrée, la grande majorité de femmes au gouvernement. Même l’organisation radicale RAVA, implantée au Pakistan, devient difficile à contacter: ses militantes nient en faire partie ou ne donnent que des interviews consensuelles, le visage masqué. «Tout cela, un spectacle, un show pour les Occidentaux, sourit Habi­ba, ma copine du salon de beauté. Une belle affiche pour une belle parade.»

Un exemple: l’exclusion de Malalai Joya, celle qui, parmi les 68 députées, critique inlassablement les chefs de tribu et les criminels de guerre au sein du gouvernement Karzai, qui a déjà échappé à quatre attentats et vient d’être virée parce qu’elle a comparé le Parlement à un zoo! «Est-ce qu’on pense à ses électeurs quand on l’exclut?, s’énerve Qasim Akhair, directeur du journal 8 Heures du matin. C’est ça, défendre la démocratie et les femmes?»


La traversée du désir

Intarissable dans ses critiques à l’égard du féminisme afghan actuel et de celles qui s’en revendiquent, les traitant tantôt de molles, d’hypocrites, de vendues…, la belle Golalai Habib, présidente du Comité pour la participation politique des femmes, prouve que, chez Ben Laden comme partout, les féministes s’engueulent. «On n’a pas besoin d’un énième rapport officiel des ONG sur les violences faites aux femmes, s’insurge-t-elle, on commence à comprendre d’où ça vient, non? La question, c’est comment on fait pour s’en sortir? »  Comment? «En montrant des femmes sans voile comme dans mon journal, en dénonçant le retour de la police religieuse, en pointant l’absence de femmes dans le Conseil suprême, censé défendre la parité, en donnant des bourses aux filles pour qu’elles continuent leurs études.
Et, surtout, en cessant une guerre qui n’est qu’une
histoire de mecs!»


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